mardi 6 novembre 2012

Le rêve catalan

L’une des régions les plus riches du pays imagine de devenir la «Hollande méditerranéenne», ouverte sur le monde, laborieuse, sérieuse.
Il y a six mois, les «Indignados» campaient encore au centre de Barcelone. Ils pourfendaient le système capitaliste, maudissaient les banques, les dirigeants politiques incapables et corrompus. La page est tournée.
La Plaça de Catalunya est devenue l’épicentre d’une autre clameur: le 11 septembre, plus d’un million de personnes (l’agglomération en compte cinq) ont manifesté pour l’indépendance. Depuis lors, même les plus prudents, les partisans modérés de l’autonomie au sein de l’Espagne, tous, de gauche, de droite, les vieux, les jeunes, les urbains, les ruraux, tous se joignent au chœur. Et le président de la Generalitat (gouver-nement de la province), Artur Mas a annoncé des élections anticipées qui devraient renforcer sa mouvance, Convergencia i Unio, hier en faveur de l’autonomie, aujourd’hui en faveur de l’indépendance. Il promet un référendum qui pourrait séparer la Catalogne de l’Espagne.
Pourquoi cet emballement soudain? Effet de la crise? Accès d’égoïsme d’une région prospère devenue moins partageuse? Trop courtes explications.
L’histoire est longue. Quel étonnement d’entendre l’ami Cases, patron d’une entreprise de design, dans sa tour ultramoderne, remonter d’emblée aux Habsbourg et aux Bourbons. Les premiers laissaient la Catalogne maîtresse de ses affaires, les seconds voulurent en faire une docile province espagnole. Reste vif aussi le souvenir de la guerre civile où républicains et franquistes se déchirèrent, sans parler des communistes et des anarchistes qui s’entretuèrent. Jusqu’à la mort du dictateur, en 1975, l’usage du catalan était interdit, toute velléité d’autonomie écrasée. «Je me souviens qu’à 7 ans, j’avais construit un avion en bois aux couleurs catalanes, raconte Antoni Piqué, chroniqueur du journal Ara. Mon père m’a dit: ne vas pas avec ça à l’école! Ce fut le début de ma prise de conscience.»
Depuis lors, l’autonomie est devenue réalité. Le catalan a le rang de langue officielle. Les pouvoirs régionaux ont été élargis. Education, santé, police locale, gestion au quotidien sont du ressort de la Generalitat. Mais le malaise perdure et tourne à la fièvre.
Espoirs envolés. Il faut se souvenir – mais qui en Europe a suivi ces péripéties? – qu’après un premier statut d’autonomie, octroyé avec la démocratie revenue, un second texte a été négocié en 2006. Non sans peine. Il fut approuvé en Catalogne par référendum, par le Parlement espagnol. Mais la droite fit recours devant le Tribunal constitutionnel qui revint sur ces acquis en 2010. Depuis lors, la colère bout. Pire: tout espoir s’envole d’un compromis négocié, d’une voie fédéraliste. L’arrogance des «juges de Madrid» provoque un sentiment d’humiliation.
Depuis des décennies, il est vrai, le pouvoir central a multiplié les maladresses. Certes les socialistes se sont alliés aux Catalans partisans de l’autonomie et leur ont donné des gages, faisant hurler la droite nationaliste. Mais eux aussi sont restés attachés à l’image d’une nation espagnole, en rien fédérale au sens helvétique, mais prête à octroyer des faveurs et des espaces de pouvoir aux régions. Quant à la droite version Aznar, elle retrouvait des accents unitaires et chauvins volontiers qualifiés à Barcelone de «phalangistes» en référence à Franco. L’actuel premier ministre, Mariano Rajoy, est plus prudent. Mais l’esprit reste le même: centralisateur.


Artère négligée. Ainsi le budget 2013 prévoit plus d’un milliard d’euros pour continuer la construction de la ligne TGV vers la Galice (nord-ouest), d’où vient le premier ministre, alors que plusieurs tronçons re
stent sous-utilisés. En 2011, la liaison avec trois capitales de provinces de Castille et de la Manche a dû être supprimée faute de passages. Aucun pays d’Europe ne compte un tel kilométrage de trains à grande vitesse. Mais ils partent tous en étoile de Madrid.
L’artère méditerranéenne, de l’Andalousie à Marseille en passant par Barcelone, reste en revanche négligée. Le réseau ferroviaire y est archaïque. Le comble de l’incohérence est atteint avec le scandale du port. Le groupe chinois Hutchison y investit 500 millions d’euros. La première étape a été inaugurée fin septembre par le roi. Problème: il manque quinze kilomètres de voie ferrée pour le raccorder à la ligne internationale. Parce que le gouvernement, à Madrid, laisse traîner le dossier. Fureur à Barcelone.
Difficile, ces jours, de parler d’autre chose en Catalogne.
Le discours indépendantiste éclipse tous les autres sujets, pourtant brûlants. La bulle immobilière n’en finit pas d’éclater. Les prix des appartements s’effondrent. Les réductions de salaire imposées aux fonctionnaires font mal. Des centaines de petits commerces ferment boutique. La région a dû demander l’aide financière du gouvernement central. Sa dette est de 40 milliards. «Pas si grave, rétorquent les séparatistes, si l’on pense que la Catalogne verse chaque année à Madrid 16 milliards de plus qu’elle ne reçoit…»
A peine croyable: dans ce bout d’Europe, la crise financière et sociale ne fait pas la une. Même si le chômage (22%) hante tous les esprits. Ses causes profondes restent peu analysées. Le travail au noir reste une habitude largement répandue. Les tâches manuelles sont laissées aux immigrés. Les universités fabriquent des chômeurs avec trop de filières sans débouchés. On compte sept écoles de journalisme en Catalogne alors que les médias licencient à tour de bras!
Le chef de file des intellectuels indépendantistes, Salvador Cardús, professeur et écrivain, admet cependant qu’un peu d’autocritique siérait. «Nous avons tous vécu au-dessus de nos moyens. Le socialiste Zapatero a nié la crise jusqu’au dernier moment. Alors qu’elle avait déjà éclaté, il lançait d’immenses programmes d’investissements fantaisistes pour diminuer le chômage. Quand la réalité a éclaté aux yeux de tous, le choc a été rude… Nous savons qu’en Catalogne aussi, nous avons gaspillé nos ressources, nous ne rejetons pas la responsabilité du désastre sur Madrid ou Bruxelles, nous reconnaissons la nôtre.» Tous admettent aujourd’hui que le modèle économique basé sur l’immobilier a été dévastateur.
Une Espagne prisonnière de ses habitudes. Mais la majorité des Catalans sont d’avis que la reconstruction de l’économie se fera mieux et plus vite à l’échelle de la province qu’à celle de l’Espagne, jugée prisonnière de ses vieilles habitudes. «Parce que nous avons un énorme potentiel culturel, social, pas seulement économique. Mais dans ce cadre politique, nous ne pouvons pas avancer», ajoute le professeur de l’Université autonome de Barcelone. Par ailleurs fier de voir affluer des milliers d’étudiants européens: «On y parle catalan, mais aussi espagnol, anglais… La langue n’est pas un problème.» Ce n’est pas l’avis du gouvernement à Madrid qui s’inquiète du peu d’heures d’étude de l’espagnol dans les écoles.
Rien dans ce discours ne rappelle le populisme haineux de la Ligue du nord italienne ou des extrémistes flamands. Le rapprochement fait horreur à un Salvador Cardús qui rejette tout «ethnicisme». Le leader des séparatistes flamands Bart De Wever est pourtant venu saluer ses amis de Catalogne après sa victoire électorale d’Anvers. Le regard se porte plutôt vers l’Ecosse et le Québec. L’idée s’impose peu à peu que la Catalogne pourrait devenir une sorte de «Hollande méditerranéenne», comme dit l’ami Cases. «Ouverte sur la mer et le monde, laborieuse, sérieuse… et avec une bonne équipe de foot!»
Pas de risque de dérive chauvine, vraiment? Lorsque le Barça a joué à Madrid, ses supporters ont déployé des banderoles proclamant: «Catalonia, the next State in Europe». Les esprits s’échauffent. L’heure est aux discours rassurants. Mais la menace d’un conflit se profile. Le responsable politique de la police catalane vient d’affirmer que celle-ci pourrait avoir à choisir «entre la légitimité juridique et la légitimité démocratique» et qu’alors, elle obéira aux ordres de la Generalitat en cas d’affrontement avec le pouvoir central.
Pression populaire. Plus troublant encore: ceux que la vision dominante laisse sceptiques ou hostiles se taisent. Pas une opinion dissidente dans les pages des journaux. La pression populaire a bousculé les partis: ils s’alignent tous plus ou moins sur l’apparent consensus. Pourtant, tout le monde n’est pas enthousiaste. Les chefs d’entreprise sont divisés. Beaucoup craignent que le conflit avec l’Espagne nuise à leurs affaires. Les connaisseurs de l’Union européenne savent que le chemin est hasardeux: l’Espagne peut y dire non à l’adhésion d’un Etat séparatiste. Mais les fausses notes restent plus que discrètes.
Car le rêve court. Submerge les objections. Libère toutes les attentes, souvent contradictoires. Promet l’avenir radieux. Rien ne paraît devoir l’arrêter. Ou alors, si tout se grippe, le réveil sera brutal.



 

 

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